J’aurais pu voler.

J’aurais pu voler.*

Peut-être même aime-je cela. Songer à la mort en serrant ma ceinture et sentir la puissance machinique de l’oiseau de tôle le dos collé au siège croire entendre le rire d’Icare dans le rugissement du moteur la revanche des hommes comme l’engin s’ébranle accélère s’envole. Je ne ferme pas les yeux. Je les garde grand ouverts comme le monde dérape se dérobe comme le monde s’échappe. Jusqu’au décollage, le ciel à la renverse et le cœur battant. Le paysage flou les nuages blancs la terre qui s’éloigne les centaines de maisons avec des gens dedans que l’on imagine que l’on ne voit plus que l’on ne connait pas qui pourraient être nous qui nous regardent, qui sait.

J’aurais pu voler, donc. Cela aurait été fou – cela est toujours fou, de voler sans ailes, marcher dans les airs. Cela restera fou et anti-naturel.

Il m’aurait fallu trois heures à peine, en haut, à peu près autant pour aller et repartir, franchir les frontières, passer d’un pays d’un lit d’une vie à l’autre. J’aurais pu voler au-dessus des collines des chapeaux et des mers.

Mais non.

J’ai choisi de marcher, dans mes grosses chaussures, avec mon sac à dos, j’ai préféré attendre des heures sur les bancs, attendre des bus attendre le soir et grimper dans des trains.

J’ai regardé les autres, par la fenêtre au milieu de la rue sur les marches des églises aux terrasses des cafés sur le quai des gares j’ai réchauffé mes mains à la flamme des cierges je me suis étendu sur des lits d’auberges.

À défaut des nuages, j’ai cherché à percer le silence de visages qui ne me ressemblaient pas. Déchiffré des alphabets qu’on ne m’a pas appris, écouté résonner des mots étranges, au loin.

J’ai cherché mon chemin des dizaines de fois.

Je n’ai pas été à l’étranger j’ai été l’étranger. Qui pose des questions hésite revient sur ses pas qui fronce les sourcils s’effraie ne comprend pas.

J’ai écouté l’histoire des peuples d’à côté, ces secrètes mémoires des hommes que l’on ne raconte pas.  J’ai vu comme d’autres vivaient chantaient priaient. Essayé de comprendre ce en quoi ils croyaient – criaient ? les mains jointes les yeux fermés.

J’ai croisé le chemin de centaines de personnes qui ne m’ont pas remarqué, adressé la parole ri même avec d’autres qui m’ont oublié.

J’ai passé.

Traversé des villes des vies et sans doute quelque chose de moi chaque fois est resté. Et sans doute c’est un peu d’eux aussi que j’ai emporté.

C’est un peu de monde(s) que j’ai volé.

*Version audio disponible : https://tremble.fr/radio-kos/

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s